Papeterie D'Essonnes

2/08/09

La page que vous allez consulter a été finalisée une première fois en janvier 2009. À cette date j'avais pris la plupart des photos et écrit le texte correspondant. La papeterie avait subi une première mutilation en 2007, mais les travaux de démolition avaient été interrompus, et tout espoir était permis. Je racontais donc une histoire qui continuait de s'écrire au présent. Malheureusement la démolition a repris quelques semaines plus tard et rien ne l'arrêtera cette fois. À l'heure où j'écris cette introduction, une partie des bâtiments a déjà disparu et le reste doit subir le même sort. Avec eux disparaissent à jamais des vestiges inestimables, dernières traces d'un passé industriel révolu, et une partie de l'histoire de la ville qui s'est développée autour et grâce à la papeterie.

Face à cette nouvelle urgence, j'ai réalisé une dernière série de photos en guise d'adieu, alors que la démolition avait repris et que je pouvais en constater les ravages sur place. Ces photos des modèles n'en sont que plus précieuses. Elles me donnent l'occasion de compléter la page et d'ajouter cette introduction en guise d'épilogue. J'ai choisi de ne pas modifier en profondeur mon texte, qui était marqué par une incertitude mêlée d'espoir. Le décalage entre cet espoir et la réalité ne pourrait pas mieux exprimer l'amertume que je ressens aujourd'hui. Dernière ironie de l'histoire, le maire de Corbeil-Essonnes, principal responsable de ce massacre, a depuis été suspendu pour fraude électorale. Trop tard cependant pour sauver le site, dont il ne restera bientôt que des souvenirs. Voici les miens, j'espère qu'ils vous parleront.

Papeterie d'Essonnes

Darblay ... Derrière ce nom se cache la papeterie d'Essonnes, l'une des dernières grandes friches de la région parisienne, un site exceptionnel par son histoire, sa superficie et son esthétique relativement préservée encore de nos jours.

Tout a commencé un peu avant la Révolution Française par le rachat d'une poignée de moulins, pour finir tristement en 1996 par sa fermeture définitive. Tout a commencé pour moi lorsque j'ai appris que cette friche au patrimoine unique n'avait pas encore disparu, contrairement à ce que des premiers signes alarmants avaient pu faire croire. Retour nostalgique sur un site condamné à disparaître.

Au XVIIIème siècle, avant la papeterie, le secteur était déjà occupé par de nombreux moulins. C'est en rachetant une poignée d'entre eux en 1775 que les frères Sauvade fondèrent la manufacture qui allait devenir la "Papeterie d'Essonnes". Revendue à l'imprimeur Pierre-François Didot en 1789, elle entra une première fois dans l'histoire en 1798 lorsque Louis Nicolas Robert y inventa la première machine à papier en continu. Après avoir traversé les troubles de la Révolution Française, elle connut une période de relative prospérité avant que des évènements imprévus marquent un nouveau tournant dans son existence. Victime de deux incendies, la papeterie mise en faillite fût rachetée en 1867 par Aimé-Stanislas Darblay, qui la confia à son fils Paul. C'est sous leur direction que la "Société anonyme des papeteries Darblay" devait connaître sa période la plus faste, et adopter rapidement son aspect quasi définitif malgré quelques ajouts plus modernes au XXème siècle.

Ce qui frappe en découvrant la papeterie, au delà de sa taille, c'est l'unité et le raffinement de son style. Traversée par l'Essonne qui offre un miroir à ses façades, elle est aussi élégante qu'un site industriel peut l'être : murs en meulières, parements en briques polychromes, grandes fenêtres en plein cintre, toits bordés de ballustrades, passerelles aériennes, etc. On doit ce raffinement à deux ingénieurs architectes du XIXème siècle, Jules Denfer et Paul Friesé, dont le style fut largement respecté et repris par les architectes qui aménagèrent ultérieurement le site.

Un site romantique
Darblay sur Essonne Inter-site Meneaux de toit Tuiles et sheds Cerné Crépuscule sur Darblay
Papeterie d'Essonne 1889 Vue générale de la papeterie d’Essonne, extrait de "Les Grandes Usines de Turgan, Papeteries d’Essonne, 1889"
Archives départementales de l’Essonne (In-quarto/389)

Implantée sur une vaste surface de plus de 10 hectares, la papeterie comptait de nombreux bâtiments dont la plupart ont survécu. Ils abritaient toute la chaîne de production du papier, ainsi que les activités d'entretien du site en lui-même. Un système de transport à voie étroite installé au premier étage servait de liaison : enjambant les allées extérieures et traversant l'Essone sur d'élégantes passerelles, il reliait les bâtiments entre eux et assurait la circulations des matières premières. Ce système, toujours visible, ne comportait ni moteur ni aiguillage mobile : les wagonnets étaient acheminés à la force des bras et orientés soit sur des plaques tournantes, soit en les poussant du côté voulu sur des aiguillages fixes. L'installation de Darblay est l'un des derniers vestiges d'une technologie simple mais efficace, depuis longtemps oubliée. Elle mériterait à elle seule d'être préservée et non abandonnée à la rouille ...

Mémoire industrielle
Dernier train Eiffel I Eiffel II Out of balance Salle de presse I Salle de presse II Piles hollandaises I Piles hollandaises II Bathyscaphe Mickey Rouleaux fanés

La papeterie est aussi célèbre pour ses piles hollandaises, ces cuves circulaires où la pâte à papier au premier stade de sa fabrication était broyée et malaxée avant de poursuivre sa préparation dans d'autres circuits. Elle compte encore un étage entier de ces cuves, sans leurs parties mobiles disparues, ainsi qu'une version mécanisée plus récente de ces piles, visible à une extrémité de la plus grande ligne de production encore intacte.

Les modèles
Rayon modèles Modèles en stock Top modèles Pièce unique Parallèles contrariées Tubular'blay Tuyau à corde

Les années Darblay furent les plus fastes, qui virent la manufacture devenir une véritable cité ouvrière avec logements pour le personnel, dispensaire, crêche, école etc. Elle était en grande partie auto-suffisante, comme en témoignent les dizaines de modèles conservés jusqu'à nos jours. Ces modèles, en bois ou en fonte, servaient à la confection de moules, eux-mêmes destinés à la fabrication des pièces de rechange des machines et des locaux.

L'usine se répandit hors de son enceinte d'origine, et de nouveaux sites apparurent pour soutenir l'activité. Parmi ces extensions on peut citer un atelier de fonderie aux Tarterets, dédié à la fabrication des pièces de rechange, ou encore le port des Bas-Vignons sur la Seine.

Ce port permettait de décharger les matières premières, principalement des billes de bois, et aussi d'expédier les produits finis. Il communiquait avec l'usine à travers un tunnel ferroviaire situé sous la chaussée et les habitations. Il comprenait également une petite station de pompage, qui alimentait l'usine en eau de la Seine, et dont les canalisations couraient dans le tunnel. Les bâtiments du port ne sont plus que des carcasses vides, mais le tunnel est resté quasiment intact et conserve encore quelques vestiges évocateurs.

Dernier train pour Darblay
Voie unique Au coeur du tunnel Ça Le nid Fontaine pétrifiante

La "Société anonyme des papeteries Darblay" entra de plein pied dans le XXème siècle. Elle fut marquée par son époque, celle des conflits sociaux, des guerres mondiales, mais son activité se poursuivit quasiment inchangée pendant encore de nombreuses décennies. Un des produits fabriqués sur place devait devenir mondialement célèbre, lorsque la "Société du Papier Linge" décida en 1946 de lui confier la production de son fameux Sopalin.

Malgré une si longue et si riche histoire, la papeterie devait être mortellement frappée dans les années 1980 lorsque des conflits sociaux très durs aboutirent à une première séparation en deux entités distinctes. Le site, qui avait déjà perdu de sa splendeur, ne survécut que quelques années sous cette forme, avant un dépôt de bilan en 1989 et la fermeture définitive en 1996. Depuis, les machines se sont tues, les engrenages ont cessé de tourner, et la rouille a figé les salles de production. Dans des bureaux désertés par leurs derniers occupants, la poussière est retombée sur quelques notes de services datant de 1995 ...

Dès ma première visite je suis tombé sous le charme de ce site unique, et je n'ai eu de cesse d'en parcourir les moindres recoins. Darblay aujourd'hui est encore riche de son histoire, de son patrimoine industriel, mais aussi de ce que la décrépitude en a fait. Au raffinement originel des bâtiments, s'ajoute la patine du temps et le lent travail de décomposition auquel ils sont soumis depuis la fermeture. Darblay devenue friche, c'est une orgie de couleurs, de textures, et une infinie variété de points de vue qui attire sans cesse l'oeil du photographe. Pourtant, plus que tout autre site, Darblay m'a fait prendre conscience du caractère éphémère d'une friche. Ces textures que j'admire sont en perpétuelle évolution, et disparaîtront avec la ruine finale de leur support. Ces lieux qui me sont devenus familiers, n'existent que pendant un instant suspendu. Ils s'abîmeront en poussière ou au contraire seront réhabilités, mais ils ne garderont pas ce charme si particulier qui en fait aujourd'hui l'une des plus belles friches.

Je souhaite bien entendu la réhabilitation, afin que les générations suivantes puissent parcourir les bâtiments, les allées, et entendre l'histoire de ces lieux qui ont façonné la ville et marqué leur époque. Mais quelque soit le destin de Darblay, je garderai les impressions si particulières qu'elle a fait naître en moi, et que j'ai tenté de transcrire par ces quelques photos volées ...

Les couleurs de Darblay
Descente Aux marches du Palais UFOs Skate park L'autel La piscine Désertification
Pour aller plus loin :
@ Derelicta - L'indispensable et incontournable site de J.P. Delacruz, qui a été d'une aide précieuse pour cette exploration, et sans qui nous n'aurions jamais vu le (la fin du) tunnel.
@ La galerie d'Argonaut - Argonaut, avec qui j'ai fait la plupart de ces photos, porte aussi un regard très personnel sur la papeterie et ses mille et uns détails.
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